Confé­rence autour de l’ouvrage « Israël, un État d’apartheid ? » par Julien Salingue

Julien Salingue a pré­senté une confé­rence le 14 novembre à la fac de lettres de Clermont-​​​​Ferrand, autour de l’ouvrage « Israël, un État d’apartheid ? », qu’il a co-​​​​édité avec Céline Lebrun (http://www.juliensalingue.fr/articl…).

La confé­rence (voir photos) était orga­nisée par l’association des Amis du Temps des Cerises, en parte­nariat avec AFPS 63. Plus de 90 per­sonnes ont assisté à la confé­rence (une heure) et par­ticipé au débat durant l’heure qui a suivi, sur l’histoire, l’actualité et les pers­pec­tives pour les Pales­ti­niens, et sur le mou­vement de soli­darité, en par­ti­culier BDS. Les par­ti­ci­pants ont acheté 9 livres à la sortie de l’amphi.

Extraits de la conférence :

Défi­nition de l’apartheid en droit inter­na­tional : « système de trai­tement poli­tique dif­fé­rencié (dis­cri­mi­nation ins­ti­tu­tion­na­lisée) sur une base nationale, eth­nique ou religieuse »

Sondage du journal israélien Haaretz (octobre 2012) : 58 % des israé­liens sondés pensent qu’il y a un pro­blème d’apartheid en Israël.

L’État de Palestine ? La Cis­jor­danie a environ la même surface que la Corrèze, et seulement 18 % de cette surface est admi­nistrée par l’Autorité Pales­ti­nienne (AP), mais en étant tota­lement mor­celée et sans pos­si­bilité de cir­culer librement entre les enclaves. La Palestine n’a pas de ter­ri­toire, ni de fron­tières qui ne soient contrôlées par Israël (sauf le sud de Gaza qui touche l’Égypte sur quelques km) ; tous les ter­ri­toires (cantons, ban­toustans) sont entourés par des murs, et au sein d’un ensemble allant du Jourdain à la Médi­ter­ranée, tota­lement contrôlé par l’État d’Israël. La Palestine n’a pas de res­sources propres, ni de véri­table économie.

Démarche de recherche de J. Salingue : pour tester la validité de la carac­té­ri­sation du système par « apar­theid », se demander quel est le trai­tement admi­nis­tratif et régle­men­taire qu’Israël applique aux Palestiniens ?

Replaçons ça dans l’histoire : à la fin du 19ème siècle, de nom­breux artisans et com­mer­çants juifs d’Europe orientale sont ruinés par le déve­lop­pement du capi­ta­lisme et l’antisémitisme se déve­loppe contre les pauvres et les migrants. Un mou­vement sio­niste de déve­loppe sur des bases poli­tiques (s’en aller pour avoir un État à soi, sur une base eth­nique, racia­liste et colo­niale), alors que les reli­gieux sont anti­sio­nistes. Le choix de la Palestine (qui rajoute une com­po­sante biblique) ne vient qu’après avoir envisagé l’Ouganda, l’Argentine, etc.

1897, premier congrès sio­niste mondial à Bâle, pour la « colo­ni­sation » de la Palestine en se plaçant sous la coupe d’une grande puis­sance occidentale

1917, décla­ration Balfour, dans le contexte de l’écroulement de l’empire ottoman et la main mise du Royaume Uni sur la Palestine. Les bri­tan­niques voient les sio­nistes comme un outil de contrôle du Proche Orient (com­pa­raison Ulster-​​Irlande avec Israël-​​Proche Orient). Th. Hertzl : Israël sera l’avant-garde de la civi­li­sation contre la barbarie.

Le déve­lop­pement du nazisme, puis le génocide des juifs, accélère l’émigration juive vers la Palestine (les États occi­dentaux ne sou­haitant pas les accueillir).

1945, 1/​3 de juifs et 2/​3 de non-​​juifs en Palestine.

1947, partition de la Palestine sous l’égide des grandes puissances.

1947-​​48, la Nakba : pour faire un Etat juif il faut expulser les non-​​juifs. De novembre 47 à mai 48 (donc avant la guerre avec les Etats arabes), 400.000 Pales­ti­niens sont expulsés, puis 400.000 autres de mai 48 à mai 49 (soit 80 % des habi­tants du futur État d’Israël).

Bien noter que ce qu’on appellera les « fron­tières » de 1967, ce sont en réalité les lignes d’armistice de 1949.

1967, guerre des 6 jours, la surface contrôlée par Israël est mul­ti­pliée par 4 ; occu­pation de 100% de la Palestine et d’autres terres. Mais les Pales­ti­niens ne partent pas : c’est une vic­toire ter­ri­to­riale pour Israël mais pas pour l’épuration eth­nique (il reste 50% de non-​​juifs sur ces territoires).

Pour être soutenu par l’occident, Israël doit i) être utile (par ex. contre Nasser, contre le Hez­bollah, …) et ii) donner une image démo­cra­tique. Or un État démo­cra­tique (droit égaux pour tous, quelle que soit la religion) ne peut pas être juif, et réciproquement.

Le plan Igal Allon de 1967 pré­figure exac­tement la situation actuelle : concentrer les Pales­ti­niens dans de petites zones géo­gra­phiques ; prise du contrôle de Jéru­salem et de la vallée du Jourdain. La colo­ni­sation actuelle n’est pas brouillonne mais pla­nifiée de longue date, sur une base géos­tra­té­gique, incluant les res­sources en eau.

1993, accords d’Oslo. On ne donne des ter­ri­toires à l’AP que si elle montre qu’elle peut y faire régner l’ordre (l’occupé main­tient l’ordre pour l’occupant).

Système d’apartheid : 93 % de la surface d’Israël n’est pas ache­table par les Pales­ti­niens de 48 (citoyens d’Israël). En Cis­jor­danie, l’AP est dominée par « l’administration civile » (càd l’armée et le ministère de l’intérieur israé­liens), qui ajoute son système juri­dique aux sys­tèmes anté­rieurs (ottoman, bri­tan­nique, jor­danien) et pales­tinien. 2.500 ordres mili­taires ont été édictés ; en 2011, 10.000 Pales­ti­niens passent devant les tri­bunaux mili­taires et plus de 95% sont condamnés.

La fiction des négo­cia­tions sur 2 États cache en fait la colo­ni­sation et l’apartheid. Cer­tains Pales­ti­niens disent qu’ils ne veulent pas un État, mais pouvoir voter pour leurs députés au par­lement dans un système égalitaire.

Il n’y a pas de natio­nalité israé­lienne. Les citoyens israé­liens sont de natio­na­lités diverses : juive, « arabe » (le mot pales­tinien est banni), polo­naise, catalane, etc. La Cour suprême israé­lienne a refusé la natio­nalité israé­lienne à des citoyens israé­liens qui la demandaient.

L’État d’Israël est « démo­cra­tique » pour les juifs, mais il est juif pour les arabes. Il n’y a pas de mariage civil en Israël. On ne connait pas les sta­tis­tiques des flux migra­toires. Les sans papiers sont expulsés au bout de 2 ans pour sau­ve­garder la pureté eth­nique. En 2013, on a des sys­tèmes de gar­deries séparées pour les enfants noirs et blancs…

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Alarmes israéliennes

Le 4 mars 2013, le premier ministre israélien s’exprimait, comme chaque année, lors de la convention de l’American Israel Public Affairs Committee (Aipac), le principal lobby pro-israélien aux Etats-Unis. Les sujets abordés par M. Benyamin Netanyahou n’ont guère surpris les observateurs : défense de la sécurité d’Israël, Syrie, nucléaire iranien, exigences vis-à-vis des négociateurs palestiniens, etc. Mais, ce jour-là, un sujet nouveau a occupé un quart du temps de parole de l’intervenant : la campagne internationale Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) menée contre la politique d’Israël. Le sigle fut cité à dix-huit reprises…

Lancée en juillet 2005 par cent soixante-douze organisations palestiniennes (1), cette campagne préconise des «mesures de sanction non violentes (…) jusqu’à ce qu’Israël honore son obligation de reconnaître le droit inaliénable des Palestiniens à l’autodétermination et respecte entièrement les préceptes du droit international (2)». Les mesures recommandées sont de trois types : boycott de l’économie et des institutions israéliennes, retrait des investissements étrangers, sanctions contre l’Etat et ses dirigeants.

Lors de la conférence de l’Aipac, M. Netanyahou a accusé les promoteurs de BDS de «faire reculer la paix», de «durcir les positions palestiniennes» et de «rendre improbables les concessions mutuelles». A la critique des fondements et des objectifs de la campagne s’est ajouté le déni de son efficacité : à en croire le premier ministre, elle n’entamerait en rien la prospérité économique israélienne.

Le paradoxe manifeste entre l’attention consacrée à BDS et l’affirmation de son inefficacité ne serait qu’apparent. «Le fait que le mouvement va échouer ne signifie pas qu’il ne doit pas être vigoureusement combattu», explique M. Netanyahou, trahissant ainsi le dilemme majeur des officiels israéliens : reconnaître que BDS affecte leur pays, c’est encourager les artisans de la campagne; l’ignorer, c’est leur laisser le champ libre.

Avocats et adversaires de BDS s’accordent sur un point essentiel : le mouvement a connu, dans la période récente, des développements sans précédent, que même ses organisateurs n’osaient espérer. Ainsi, le secrétaire d’Etat américain John Kerry a évoqué le risque d’isolement que courrait Israël en cas d’échec des pourparlers en cours.

A Munich, le 1er février 2014, il a averti : «En ce qui concerne Israël, on voit se construire une campagne croissante de délégitimation. Les gens y sont sensibles. On parle de boycott, et de toutes sortes de choses.» Ces propos ont suscité une avalanche de critiques en Israël, certains accusant — à tort — M. Kerry de justifier le boycott et d’utiliser BDS pour faire pression sur le gouvernement israélien afin de lui imposer un accord défavorable à ses intérêts.

Les récentes victoires de la campagne expliquent l’inquiétude des autorités américaines. Fin janvier 2014, le fonds souverain de la Norvège, le plus important du monde avec 629 milliards d’euros d’en-cours (3), a ajouté à sa «liste noire» deux compagnies israéliennes, Africa Israel Investments et Danya Cebus, en raison de leur rôle dans la construction de colonies à Jérusalem. Invoquant le même motif, l’un des principaux fonds de pension néerlandais, PGGM (150 milliards d’euros d’en-cours), a retiré plusieurs dizaines de millions d’euros de cinq banques israéliennes.

De son côté, le gouvernement allemand a annoncé qu’il refuserait désormais de subventionner les entreprises de haute technologie israéliennes situées dans les colonies de Jérusalem ou de Cisjordanie.

L’« affaire Sodastream»

En outre, la campagne BDS a remporté récemment des victoires dans d’autres domaines que l’économie. En février dernier, l’American Studies Association, une société savante de cinq mille membres, a adopté, par 66% des suffrages, une résolution préconisant la rupture des relations avec les institutions universitaires israéliennes. Ce coup de tonnerre dans le milieu académique suivait le désistement, en mai 2013, du célèbre astrophysicien Stephen Hawking d’une conférence organisée en Israël. Un mois plus tôt, la Teachers Union of Ireland (TUI, quatorze mille membres) avait voté une motion de soutien à la campagne BDS, et dénoncé Israël comme un «Etat d’apartheid».

Pour M. Omar Barghouti, un des principaux animateurs du mouvement, ces succès importent autant, sinon davantage, que ceux obtenus dans le secteur économique : «L’impact de ce boycott institutionnel par des organisations importantes, comme l’American Studies Association, va bien au-delà de l’Université et installe la campagne BDS
comme un sujet de débat légitime dans les médias (4).»

Toutefois c’est très probablement l’«affaire Sodastream» qui a révélé l’ampleur prise par le mouvement de solidarité avec les Palestiniens. La multinationale israélienne fabrique des appareils de gazéification des boissons, en particulier dans la colonie de Maale Adumim, située près de Jérusalem. Sodastream est depuis longtemps la cible de BDS.

En janvier 2011, l’association israélienne Who Profits, spécialisée dans l’étude des entreprises bénéficiant de la colonisation, l’accusait dans un rapport d’exploiter les ressources et la main-d’oeuvre palestiniennes. Les divers groupes impliqués dans la campagne ont ciblé les appareils Sodastream, ainsi que les enseignes qui les vendent, comme Darty en France.

Pour redorer son image, l’entreprise s’est offert les services de la comédienne Scarlett Johansson, l’une des actrices fétiches du réalisateur Woody Allen. Elle a tourné un spot pour la marque, qui devait notamment être diffusé le 2 février dernier lors de la finale du Super Bowl (le championnat de football américain). Mais la publicité a été rapidement repérée, détournée et parodiée par les artisans de BDS pour dénoncer la colonisation et la caution que lui apportait la comédienne.

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Ils ont ensuite interpellé l’organisation non gouvernementale (ONG) Oxfam, active dans les territoires palestiniens, qui comptait depuis 2007 l’actrice parmi ses ambassadrices. Le 30 janvier, l’ONG a annoncé la rupture : «Bien qu’Oxfam respecte l’indépendance de ses ambassadeurs, le rôle de promotion de l’entreprise Sodastream par Mme Johansson est incompatible avec celui d’ambassadrice mondiale d’Oxfam. (…) Oxfam est opposé à tout échange commercial avec des
colonies israéliennes, illégal en vertu du droit international (5).»

L’«affaire Sodastream» a immédiatement rebondi en France. Alertés par des militants propalestiniens, plusieurs dessinateurs ont découvert que l’entreprise figurait parmi les partenaires officiels du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême.

Dans une lettre ouverte rendue publique le 31 janvier, plus d’une centaine d’entre eux, parmi lesquels une dizaine d’anciens primés, ont exprimé leur indignation. Se déclarant «surpris, déçus et en colère de découvrir que Sodastream est un sponsor officiel du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême», les signataires ont demandé aux organisateurs «de couper tous les liens entre le Festival et cette entreprise honteuse».

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Le dessinateur Jacques Tardi et la chanteuse Dominique Grange ont de leur côté regretté «avoir été pris en otage par ceux qui dirigent [le Festival] et n’ont pas estimé nécessaire de nous informer que l’édition de cette année était en partie financée par une entreprise installée dans les territoires palestiniens occupés, cautionnant ainsi la politique de colonisation de l’Etat d’Israël, le blocus de Gaza et les violations récurrentes des droits du peuple palestinien».

L’«affaire Sodastream» témoigne des limites objectives, pour ne pas dire des contradictions, de la stratégie israélienne de lutte contre BDS. Quoi que puisse en dire M. Netanyahou, les autorités israéliennes considèrent cette campagne comme une «menace stratégique». En juin 2013, le premier ministre israélien lui a d’ailleurs consacré une réunion restreinte. Il a confié la responsabilité de la lutte contre cette «entreprise de délégitimation d’Israël» à son ministre des affaires stratégiques, M. Yuval Steinitz, désormais chargé de la coordination des organes de sécurité, de renseignement et de diplomatie affectés à la lutte contre les «menaces stratégiques» — au nombre desquelles le nucléaire iranien figure au premier chef.

Cette nouvelle attribution du ministère, réputé pour ses opérations de déstabilisation et de désinformation, révèle à quel point Israël prend au sérieux la campagne BDS. Mais la contre-attaque est-elle efficace?

Rendre l’occupation respectable

La stratégie consistant à combattre BDS tout en feignant de l’ignorer pourrait en effet se retourner contre ses utilisateurs. De la campagne publicitaire de Sodastream au parrainage d’initiatives culturelles, en passant par les invitations adressées à des intellectuels ou à des artistes de renommée internationale, la tactique israélienne vise à rendre respectables l’occupation et la colonisation. Bien souvent, elle a surtout pour résultat de faire naître l’indignation dans des secteurs jusqu’alors peu ou pas mobilisés.

Les déclarations de Mme Tzipi Livni, ministre de la justice, illustrent cette impasse : «Nous vivons dans une bulle. Le pays entier est déconnecté de la réalité internationale. (…) Le boycott avance et progresse uniformément et de manière exponentielle. Ceux qui ne veulent pas le voir finiront bien par l’éprouver (6).» La riposte choisie manque d’efficacité parce qu’elle se situe quasi exclusivement sur le terrain du discours, et oublie la nature de plus en plus visible de l’obstination israélienne à refuser tout compromis avec les Palestiniens.

L’activisme des militants ne suffit pas à expliquer le développement de la campagne BDS, même s’il joue un rôle moteur. La mobilisation se nourrit de la réalité de la politique israélienne : du blocus de Gaza et des bombardements meurtriers à l’hiver 2008-2009 aux perpétuelles relances de la construction dans les colonies, en passant par l’assaut meurtrier contre la «flottille de la liberté» en mai 2010.

Grâce à la campagne BDS et à son implantation à la base, le mouvement de solidarité avec les Palestiniens atteint progressivement les échelons intermédiaires, voire supérieurs, de certaines institutions. Révélatrice d’une indignation grandissante face à la politique israélienne, cette dynamique ne pourra être défaite par une stratégie  de «dédiabolisation» de Tel-Aviv.
«Piétiner les droits des Palestiniens au nom de notre droit exclusif à la terre risque d’aboutir à un ostracisme international d’Israël, et si cela se produit, ce ne sera pas de l’antisémitisme (7)», a averti récemment, avec lucidité, l’historien israélien Zeev Sternhell.
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Julien Salingue
Source: http://www.monde-diplomatique.fr/2014/06/SALINGUE/50475
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(1) Pour plus de détails sur les origines de la campagne BDS, lire Willy Jackson, « Israël est-il menacé par une campagne de désinvestissement ? », Le Monde diplomatique, septembre 2009.
(2) Cf. l’intégralité de l’appel sur www.bdsfrance.org [http://www.bdsfrance.org]
(3) Ce fonds d’Etat géré par la Banque de Norvège est alimenté par les revenus du pétrole et les placements à l’étranger, www.regjeringen.no [http://www.regjeringen.no]
(4) Jan Walraven, « BDS is on the rise [http://palestinemonitor.org/details.php?id=c9ut5wa6325y6r8i8ocqj] », Palestine Monitor, 24 février 2014.
(5) « Israël-Sodastream : Scarlett Johansson n’est plus ambassadrice pour Oxfam [http://www.almanar.com.lb/french/adetails.php?eid=153195&cid=19&fromval=1] », dépêche de l’Agence France-Presse du 30 janvier 2014.
(6) « Livni : We’re living in bubble, disconnected from world [http://www.ynetnews.com/articles/0,7340,L-4471199,00.html] », Ynetnews, 30 décembre 2013.
(7) Catherine Gouëset, « Pourquoi le boycott commence à faire peur à Israël [http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/pourquoi-le-boycottcommence-
a-faire-peur-a-israel_1320947.html
] », 6 février 2014.




Soirée-débat contre l’apartheid israélien et sur l’avenir de la Palestine et d’Israël

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SAMEDI 10 NOVEMBRE A 20h30 dans la grande salle du CICP, 21 ter rue Voltaire à Paris 11ème, M° Rue des Boulets

A l’occasion de son assemblée générale annuelle, l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP) vous invite à une soirée sur l’apartheid israélien…

… avec la participation de :

- Eric David, professeur émérite de droit international à l’Université Libre de Bruxelles
- Julien Salingue, doctorant en sciences politiques
- et un(e) représentant(e) du Collectif Palestine de l’Université Paris VIII

Avner Ben-Amos, membre du secrétariat de « Dukium » (Negev Coexistence Forum for Civil Equality) et actuellement à Paris, militant contre la politique d’épuration ethnique contre les Bédouins du Néguev/Naqab, sera également présent.

La 3ème session du Tribunal Russell sur la Palestine, qui a eu lieu en novembre 2011 au Cap, a qualifié de crime d’apartheid la politique israélienne.
La 4ème session de ce Tribunal a eu lieu à New-York du 6 au 8 octobre derniers. Elle a porté sur les responsabilités de l’ONU et des Etats-Unis dans la situation actuelle en Palestine et Israël. La notion de sociocide (à l’encontre du peuple palestinien) y a été introduite.
Des militants ayant assisté à cette session témoigneront.

A la lumière des messages des invités et des divers témoignages, la question de l’avenir de la Palestine et d’Israël sera débattue.

Venez nombreux !

Rendez-vous

SOIREE DEBAT CONTRE L’APARTHEID ISRAELIEN ET SUR L’AVENIR DE LA PALESTINE ET (…)
Le samedi 10 novembre 2012 à 20h30

Grande salle du CICP
21 ter rue Voltaire à Paris 11ème, M° Rue des Boulets




Faut-il boycotter Israël ?

L’initiative Boycott-désinvestissement-sanction (BDS) visant l’Etat d’Israël tant qu’il ne respecte pas les droits nationaux du peuple palestinien, se poursuit. Lancée il y a sept ans, le 9 juillet 2005, par 172 organisations palestiniennes, cette campagne civile internationale s’inscrit dans la résurgence des initiatives de lutte populaires non-violentes sur la question de Palestine -rassemblement hebdomadaire de Bil’in en Cisjordanie, flotille internationale, etc. En France, une contre-campagne s’est organisée, notamment via le Crif rendu fébrile par les décisions de justice qui ont donné raison à des militants hexagonaux.

Source: http://www.regards.fr/resistances/faut-il-boycotter-israel

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Comment et jusqu’où faut-il boycotter Israël ? Dominique Vidal et Julien Salingue échangent leurs points de vue sur les implications et les perspectives de cette campagne.

 

Regards.fr : Sept ans après le lancement de BDS, quel bilan dressez-vous l’un et l’autre de cette campagne de boycott ?

Dominique Vidal : Nous sommes devant un conflit où si on laisse face à face le pot de terre et le pot de fer, avec l’arbitre américain qui joue dans l’une des équipes, il n’y a pas d’issue. Donc le mouvement de solidarité a la responsabilité de faire en sorte que « la communauté internationale » intervienne ; à la fois l’opinion publique mais aussi les Etats et les gouvernements, pour imposer à Israël l’application du Droit international.

De ce point de vue, l’idée de BDS est géniale parce qu’elle permet à chaque citoyen dans n’importe quel pays d’intervenir dans le conflit en disant « moi je boycotte les produits des colonies ; je ne veux pas que ma banque investisse dans les colonies ni que l’Ue continue d’importer des produits israéliens », etc. Et cela répond à cette question qui nous est posée dans tous les débats : qu’est ce qu’on peut faire, nous ? Quant au bilan, un tiers des patrons israéliens se disent aujourd’hui préoccupés par le boycott, que ce soit celui des colonies ou celui des produits israéliens. Donc, BDS répond à une vraie question politique et stratégique et son bilan est d’ores et déjà non-négligeable.

Julien Salingue : Il y avait deux enjeux idéologiques sur cette campagne. Le premier : rappeler que les Palestiniens sont un peuple composé de trois groupes – les Palestiniens des territoires occupés, ceux d’Israël et ceux de l’extérieur – et que leurs droits sont liés et ne peuvent être pensés de manière séparée. Dans l’appel, les trois composantes ont signé et on trouve le rappel de ces trois revendications : le droit à l’égalité pour les Palestiniens d’Israël, le droit à l’autodétermination pour les Palestiniens des territoires occupés et le droit au retour pour les réfugiés. BDS permet donc de rompre avec cette perception assez répandue depuis quelques décennies selon laquelle les Palestiniens sont les habitants de Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem. Le deuxième enjeu, c’est le rapport au Droit. On cesse avec BDS de quémander aux Nations Unies que les droits nationaux des Palestiniens soient satisfaits, pour dire « tant qu’Israël ne respecte pas les droits, il faut le sanctionner ». On renverse la logique et on fait bouger les lignes. Cela fait sortir de la réthorique sur les torts partagés et met le curseur sur le fait que Israël ne respecte pas le droit. Point.

Regards.fr : Ce « renversement de logique » est-il si nouveau au sein du mouvement de solidarité ?

Dominique Vidal : Ce qui est nouveau c’est l’idée qu’au-delà des missions, des meetings, des conférences, des films, etc. – tout ce que le mouvement devait faire et a su faire -, on peut intervenir comme acteur avec des initiatives telles que BDS ou la flotille. Cela prend de l’ampleur depuis quelques années et s’ajoute à l’isolement croissant de l’Etat d’Israël – confirmé par le vote du Comité des affaires sociales humanitaires et culturelles de l’Assemblée générale à 166 voix contre 5 pour réaffirmer le droit à l’autodétermination des Palestiniens. Avec une campagne comme BDS, des milliers de gens sur le terrain peuvent contribuer à renforcer l’étau régional et international qui existe aujourd’hui autour des dirigeants israéliens.

Julien Salingue : Dire aux gens « battez vous pour l’application des résolutions des Nations-Unies ! », c’est assez désarmant. Leur dire « battez-vous pour sanctionner l’Etat qui ne respecte pas ces résolutions ! », cela ouvre plus de possibles… Parce que dans sa vie quotidienne, il est plus facile d’agir pour sanctionner l’Etat d’Israël que pour faire appliquer une résolution des Nations-unies !

Regards.fr : La référence à la lutte contre l’apartheid sud-africain est omniprésente tant dans l’appel lui-même que dans les discours des militants. Jusqu’à quel point cette référence vous paraît-elle fondée ?

Julien Salingue : Elle est fondée si il s’agit de discuter de quel type de campagne il faut mener pour isoler un Etat dont la survie politique, économique et diplomatique dépend du soutien qu’il a de l’étranger. Mais je suis pour être prudent sur les parallèles avec l’Afrique du Sud. D’abord parce que l’appel au boycott international s’y appuyait sur un combat très structuré, puissant, qui mêlait lutte politique, lutte armée et appel à l’international alors qu’aujourd’hui en Palestine, le boycott vient plutôt par défaut, s’appuyant beaucoup moins sur la réalité du combat quotidien mené sur place. Mais c’est bien le caractère de discrimination de toute une population par un régime soutenu par l’Occident qui le justifie. Et le fait que pour faire tomber ce régime, il faut qu’il ne soit plus soutenu.

Dominique Vidal : Je crois que la question centrale est que les dirigeants israéliens, américains, ou européens sont beaucoup plus sensibles qu’on ne le croit à la dégradation de l’image d’Israël. Il suffit de voir ce qui s’écrit dans la presse des uns et des autres… Aussi, manifester de manière évidente la réprobation des politiques menées par les gouvernements israéliens à l’égard des Palestiniens constitue un facteur important. Dans ce cadre-là, l’utilisation du terme apartheid ne me pose aucun problème majeur. Ce que les dirigeants israéliens font des Territoires occupés relève de toute évidence d’une logique qui n’est pas étrangère à celle de l’apartheid : en Cisjordanie et à Jérusalem-est, il y a bien une population qui a tous les droits y compris politique, et une autre qui n’en a aucun. Et ça se manifeste physiquement par les routes de contournement, le mur, le double système d’imposition, etc. Tout est fait selon deux législations. Par contre, si on parle d’Israël dans les frontières de 1967, la comparaison est un peu moins pertinente puisque les Palestiniens d’Israël ont encore le droit de vote, de s’organiser et ils sont représentés à la Knesset. Etant sensible au fait que c’est aux Palestiniens de définir leur stratégie, j’observe par ailleurs que les Palestiniens d’Israël n’utilisent pas le terme.

Enfin, n’oublions pas que la bataille contre l’apartheid sud-africain a été très longue et n’a pris vraiment un caractère de masse que très tard. Et c’est quand il y a eu une implication forte d’un certains nombre de forces en Occident, y compris de grandes entreprises qui ont commencé à douter de la validité de leurs liens avec Pretoria, que les choses ont bougé. Pendant des années, on était resté dans le symbolique.

Julien Salingue : Poser la question de l’utilité scientifique du terme apartheid, permet de tester… Moi, par exemple, cela m’a fait retravailler la question de la situation des Palestiniens en Cisjordanie et m’interroger sur le double système économique et judiciaire avec les colons d’un côté, les Palestiniens de l’autre. Cela dit, je suis également, bien entendu, pour écouter les premiers concernés. Mais je note aussi que toute une partie des anciens leaders sud-africains de l’ANC disent aujourd’hui que les territoires occupés c’est l’apartheid ; et le tribunal Russel sur la Palestine, en entendant des experts venus d’un peu partout, en arrive à une conclusion que la politique israélienne dans les territoires palestiniens peut être qualifiée de politique d’apartheid. Alors, ayons le débat, n’utilisons pas le mot gratuitement, mais à partir du moment où il a une pertinence on peut s’appuyer dessus parce que ça parle aux gens.

Regards.fr : Un autre débat intéresse le mouvement de solidarité, celui de la surface du boycott. Faut-il boycotter seulement les produits issus de la colonisation ou tout ce qui vient d’Israël ?

Julien Salingue : Pour ma part, je partage complètement le point de vue défendu par Omar Barghouti, l’un des initiateurs palestiniens de BDS : c’est Israël qu’il faut boycotter, pas l’occupation. Car il n’y a en réalité aucun secteur de l’économie israélienne qui échappe directement ou indirectement à l’exploitation économique des territoires palestiniens. Par ailleurs, Israël ne nous donne pas les moyens de découper dans les cibles, puisqu’ils ne disent pas quels sont les produits qui viennent des colonies. Et ce n’est quand même pas à nous de faire le boulot d’étiquetage qu’ils refusent de faire ! Une autre question est de savoir comment dans un contexte national donné, on décline la campagne de boycott. Omar Barghouti et d’autres animateurs de BDS ne sont pas opposés en soi à ce que dans certains pays, on boycotte uniquement les produits des colonies. Pourquoi pas ? A partir du moment où on ne fait pas passer ça pour l’objet de la campagne internationale. Il faut de la souplesse politique, de l’agilité tactique dans la construction mais sans transformer le message de BDS ni ses objectifs.

Est-ce que ce sont les Palestiniens qui fixent les règles du jeu ? C’est là où il y a débat, avec quelque chose de sous-jacent dans la perception internationale des mouvements de solidarité. Ainsi, dans l’appel BDS, il n’y a rien concernant la solution politique à moyen et à long terme. Donc, quand le mouvement de solidarité dit « nous boycotterons les produits israéliens jusqu’à ce qu’il y ait un Etat palestinien aux côtés d’Israël », c’est quelque chose qui, de fait, sort du cadre fixé par la campagne BDS international.

Dominique Vidal : Je rappelle d’abord que la justice a tranché : le jugement du 8 juillet 2011 de la 17ème chambre correctionnelle de Paris dit en toute lettre que l’appel au boycott fait partie de la liberté d’expression. Après, pour ma part, j’ai tendance à penser que le boycott des produits des colonies est un facteur d’unification. A la fois de la bataille qui est menée maintenant dans les territoires occupés – où il y a une loi et même une campagne menée par l’Autorité nationale, c’est dire, avec un catalogue de produit à boycotter très bien fait ; de celle qu’il faut mener en Israël où il est quand même un peu plus facile d’avancer l’idée du boycott des colonies que celui d’Israël ; et de l’opinion mondiale. Ces trois piliers importants peuvent être unis par le boycott des colonies, me semble-t-il. Ceci étant, je ne vois aucun problème ni de légitimité ni de praticabilité, à un boycott plus général.

Julien Salingue : L’appel palestinien est un appel au boycott total, pas seulement au boycott économique, il faut aussi le rappeler…

Dominique Vidal : Et on ne parle pas seulement d’actions de militants en France. BDS, c’est ce que font sans le savoir les fonds souverains de la Norvège, ou des banques importantes en se retirant des colonies ou en cessant d’y investir.

Julien Salingue : Quand l’Université de Johannesburg rompt ses liens avec une université israélienne ou quand un groupe comme Massiv Attac refuse de jouer en Israël à cause de la politique israélienne, on est sur des volets moins évidents du boycott. Mais très importants. On a du mal à se positionner sur ces terrains, universitaires, culturels, etc., notamment en France, et il faut en discuter. Parce que l’on touche là au blanchiment de l’image, à la normalisation de l’Etat d’Israël, sur le thème « la culture, c’est pas politique ». Pour saisir l’enjeu, il suffit de lire ce qu’écrivent les lobbys aux Etats-Unis, expliquant qu’il faut passer par les canaux du sport, de l’université, de la culture, des coopérations scientifiques et technologiques, pour redorer l’image de l’Etat d’’Israël. Une campagne de boycott qui, je pense, va durer des années, ne peut pas contourner ces problématiques .

Dominique Vidal : Là-dessus, on est d’accord. Le problème c’est qu’il faut mettre un pas en avant et pas deux. Prenons l’exemple du cinéma israélien qui est un cinéma très souvent critique. On sait bien que parfois la critique sert de cache-sexe mais en même temps les films peuvent porter cette critique, surtout auprès de gens qui n’ont pas une grande familiarité avec le sujet. Alors comment faire ? Je pense que tout dépend de qui organise. Si c’est un festival organisé par des associations de solidarité qui accompagnent les films de débats permettant de les prolonger, pas de problème. Mais si c’est l’ambassade d’Israël qui passe les mêmes films, ce n’est plus pareil. Même chose avec les universités. Il est évident qu’un accord de partenariat entre une université française et une université israélienne a une signification qui va au-delà de la simple collaboration entre universitaires, elle sert aussi de caution à la politique de l’Etat d’Israël. En même temps, il faut bien trouver les moyens de continuer à travailler avec des universitaires engagés en Israël. On ne va pas boycotter Schlomo Sand ou Gadi Algazy, il y a là un problème de tactique… Notre but est de faire progresser le maximum de gens et, en même temps, que le niveau de condamnation et de sanction à l’égard de la politique israélienne monte.

Julien Salingue : La distinction entre les institutions et les individus me paraît être le bon discriminant. A moins d’avoir affaire à un criminel de guerre, je suis contre tout boycott individuel, y compris de cinéaste si il est indépendant, sous prétexte qu’il est israélien.

Regards.fr : En septembre dernier, Omar Barghouti a émis de sérieux bémols sur l’initiative palestinienne à l’Onu. On a pu y voir une intrusion de BNC, le BDS national palestinien, sur le terrain de la stratégie politique. Qu’est ce que cela dit de la crise du mouvement national palestinien ? Cette campagne n’est-elle pas aussi en train de combler un vide politique en interne ?

Julien Salingue : Il n’y a pas de prétention du BNC de se substituer au mouvement national. Ce qui a été exprimé par rapport à la démarche à l’Onu n’est qu’un rappel des principes de la campagne : les Droits des palestiniens sont inséparables et la démarche d’Abbas à l’Onu ne doit pas focaliser toute l’attention sur la question de l’Etat indépendant au risque de faire disparaître les autres questions. Il faut bien relever que BDS arrive à un moment historique précis. Il y a eu les années 60, 70, 80, l’Intifada, les accords d’Oslo, le processus négocié, la lutte armée et à l’arrivée, une déroute… Il y a donc des interrogations, une réévaluation. Un bilan critique des différentes stratégies et de la polarisation du mouvement national palestinien par les factions. La démarche BDS est à situer dans ce contexte-là. Ce n’est pas un hasard si l’appel sort en 2005.

Dominique Vidal : Oui, l’appel date de 2005 et on est aujourd’hui en 2012… Certains aspects ont été très négatifs entre temps, notamment la division ouverte du mouvement palestinien, et on a été au bout de sa crise qui est double : échec de la stratégie bi-étatique de l’OLP choisie en 1974 au Caire ; et échec des partisans de la lutte armée. On est donc dans une période de reconstruction, je crois, d’une stratégie palestinienne autour de plusieurs axes : la bataille pour la reconnaissance à l’Onu afin que le consensus autour du droit palestinien à l’autodétermination soit le plus large possible ; une tentative de réunification de l’ensemble du mouvement et notamment du Fatah et du Hamas. Et tout ce qu’il y a autour de la résistance populaire non-violente, dont BDS. Il y a eu en mai 2011, à Hébron, la réunion de la quasi-totalité des associations palestiniennes, israéliennes et israélo-palestiniennes et il y avait là une plateforme, locale certes, mais qui a eu vocation à unifier tout le monde sur ces questions. Quelque chose d’important à mon avis, qui se construit en bas.

Julien Salingue : Il est intéressant de voir qui sont les animateurs de BDS, sociologiquement. Ces gens sont assez homogènes des points de vue générationnel et du parcours politique : des Palestiniens qui ont été des militants de la première Intifada, plutôt situés à gauche, et qui après les accords d’Oslo et la construction de l’Autorité palestinienne ont eu l’impression qu’ont leur avait volé leur lutte. Ils se sont trouvés totalement marginalisés dans le champ politique palestinien. BDS est aujourd’hui un des éléments dans lequel une partie de cette génération-là réoccupe une place. Et cela se fait aussi contre les vieux appareils dont, de mon point de vue, il n’y a plus rien à attendre. Il faudra une refonte généralisée du mouvement national palestinien qui tirera je pense, beaucoup d’enseignements d’initiatives telles que Bil’in et BDS.