Angela Davis et des militants du monde entier s’opposent aux injustices mises à nu par la COVID-19

Par le Comité National Palestinien BDS (BNC), le 24 juin 2020

Davis propage la solidarité avec Désirée Bela-Lobedde, Sônia Guajajara, Noura Erakat, Ronnie Kasrils, Kavita Krishnan et d’autres, sur une musique de Thurston Moore

Dans une nouvelle vidéo du 24 juin, dix sept militants de premier plan pour la justice raciale, des environnementalistes, des syndicalistes, des féministes, des artistes et des universitaires du monde entier appellent à la solidarité, afin de construire un monde plus juste et plus décent et de vaincre le racisme et d’autres injustices mises à nu par la COVID-19.

La vidéo a été réalisée par le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) à direction palestinienne, qui vise la liberté, la justice et l’égalité pour le peuple palestinien.

Elle met en lumière comment la pandémie de COVID-19 a eu un impact disproportionné sur les communautés opprimées dans le monde. Des militants de premier plan se sont rassemblés sur la vidéo pour manifester leur opposition au racisme, à l’autoritarisme, à l’état de guerre, au déni des droits humains et au capitalisme désastreux qui ont rendu la COVID-19 aussi dévastatrice et qui ont accru la répression mondiale, dont celle des puissantes manifestations de Black Lives Matter en cours aux États Unis. Pour combattre ces forces d’oppression, ils unissent leurs voix dans un appel à #Répandrelasolidarité et lutter pour la justice raciale, économique, de genre, indigène, sociale et climatique.

Les dirigeants qui apparaissent sur la vidéo sont la militante pour la justice sociale et universitaire Angela Davis ; l’Afro-féministe d’Espagne Desirée Bela-Lobedde ; la dirigeante de l’Association Brésilienne des Peuples Indigènes, Sônia Guajajara ; l’universitaire palestino-américaine, avocate des droits humains, Noura Erakat ; l’éducateur, cofondateur du mouvement Black Lives Matter, Patrisse Cullors ; l’ancien ministre du gouvernement sud-africain et leader de l’ANC du temps de l’apartheid, Ronnie Kasrils ; la dirigeante de l’Association des Femmes Progressistes de Toute l’Inde, Kavita Krishnan ; le militant des droits humains égyptien, Mohammad Ghannam ; la journaliste et jeune militante de Palestine, Janna Jihad ; Antonio Lisboa de la Centrale Unique des Travailleurs (CUT), la fédération brésilienne des syndicats de travailleurs ; Erika Mendes, des Amis de la Terre du Mozambique ; Lucia Ortiz des Amis de la Terre du Brésil ; le militant LGBTQIA+ et directeur du festival de cinéma pour les droits humains, Hyun Lego Park de Coré e du Sud ; le militant BDS du Koweït, Yousef Shamsah ; et Franco Uda de l’agence italienne de promotion sociale ARCI.

Les artistes et militants palestiniens Remi Kanazi et Rafeef Ziadah ont été les voix de la vidéo sur une musique de Thurston Moore, le fondateur de Sonic Youth.

La vidéo souligne que la justice va exiger de faire passer les gens avant les profits et de revoir partout les priorités pour désinvestir du complexe militaro-sécuritaire et investir dans la santé, l’éducation, la préservation du climat, des emplois décents et une véritable sécurité humaine.

Apoorva PG, le coordonnateur du Comité National BDS pour l’Asie du Sud-Est a dit :

Comme les Noirs Américains et d’autres communautés en détresse de par le monde se mobilisent pour mettre fin au racisme et à la répression, cette vidéo a pour but d’aider à envisager la justice, la dignité et l’égalité pour tous et à travailler pour les réaliser. Nous pensons que la lutte des Palestiniens pour la liberté et la justice est imbriquée dans les luttes pour la justice d’autres communautés dans le monde. La crise de la COVID-19 met en évidence ces intersections et offre l’occasion d’une mobilisation mondiale pour la justice raciale, indigène, sociale,  économique, de genre et climatique.

Traduction : SF pour BDS France

Source : BDS Movement 




Angela Davis appelle à unifier les luttes anti-racistes pour la Semaine contre l’Apartheid Israélien 2020

Par Angela Davis, 16 mars 2020

Afrique, Monde arabe, Asie, Europe, Amérique Latine, Amérique du Nord

 

Nos oppresseurs s’unissant, il devient de plus en plus évident que toutes nos luttes pour la liberté sont interconnectées et que personne ne sera libre tant que nous ne serons pas tous libres.

Dirigeante du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis, Angela Davis a dit dans une déclaration :

« Il est stimulant de voir qu’en cette sinistre période où le fascisme et les partis politiques d’extrême droite progressent dans beaucoup de pays, de nombreuses personnes en prennent conscience et les gens et les organisations se rassemblent pour combattre le racisme et toutes les formes de discrimination. Et pour ceux et celles, qui partout luttent contre le racisme et pour la liberté, le peuple palestinien demeure une inspiration parce qu’il a souffert en restant inébranlable depuis si longtemps, refusant d’abandonner et d’accepter un assujettissement et une injustice permanents. »

En Palestine, aux États-Unis, dans les pays arabes, en Amérique Latine et en Asie, les personnes qui cherchent à maintenir des régimes d’oppression et de discrimination raciale partagent leurs idéologies, leurs stratégies et leurs armes. Par exemple, les stratégies policières ont traversé les frontières, les départements de la police américaine et israélienne échangeant leurs tactiques. Et le complexe carcéral industriel international est testé sous sa forme la plus extrême en Palestine.

Partout, les militant-e-s sur le terrain voient ces connexions et les défient. En 2014, lors du soulèvement de Ferguson aux États-Unis, alors que les manifestations s’ébranlaient, ce sont les militant-e-s palestiniennes et palestiniens qui, les premier-e-s, ont exprimé leur solidarité et ont ainsi permis le développement d’un mouvement mondial de solidarité avec « La Vie des Noirs Importe ». En retour, les Palestiniennes et Palestiniens se sont explicitement inspiré-e-s du mouvement américain pour les droits civiques et du mouvement anti-apartheid en Afrique du Sud pour développer leur mouvement BDS.

Nos oppresseurs s’unissant, il devient de plus en plus évident que toutes nos luttes pour la liberté sont interconnectées et que personne ne sera libre tant que nous ne serons pas toutes et tous libres.

Dans ce contexte, il y a cette année imbrication de la Semaine mondiale annuelle contre l’Apartheid Israélien ( IAW)  et de la Journée Internationale annuelle de l’ONU pour l’Elimination du Racisme. Cela fournit une opportunité pour mettre en lumière ces connexions et, pour les associations progressistes, d’unir leurs forces contre le racisme et pour la liberté.

Si la justice est indivisible, il s’ensuit que nous devons unir nos luttes contre l’injustice. Je soutiens sans réserve la Semaine contre l’Apartheid Israélien 2020 sur le thème « Uni-e-s contre le Racisme », et j’appelle associations et individu-e-s à travers le monde à y participer.

Traduction : J.Ch pour BDS France

Source : BDS Movement

 




Angela Davis : « Si Israël se retrouve isolé, il ne pourra pas continuer son apartheid »

Née en 1944 en Alabama, Angela Davis est devenue – sans vraiment le vouloir, confia-t-elle dans ses mémoires – l’une des principales figures du Mouvement des droits civiques américains. Opposante à la guerre du Vietnam, membre du Parti communiste, marxiste, féministe et proche du philosophe Herbert Marcuse, Davis fut inculpée en 1971 – l’État de Californie l’accusant d’avoir pris part à une sanglante prise d’otages – puis acquittée un an plus tard. En tant que citoyenne, auteure et professeure, elle milita depuis contre le système carcéral, le port d’armes, la peine de mort, la discrimination à l’endroit des homosexuels, la guerre d’Irak et l’occupation de la Palestine. Entretien.


davis

Vous évoquez souvent la puissance du collectif et l’importance de ne pas mettre en avant les individualités, mais le mouvement dans son ensemble. Comment est-ce possible, dans notre société qui promeut et sacralise l’individu-roi ? Et que pensez-vous, d’ailleurs, de l’idolâtrie dont Nelson Mandela fut l’objet dans les médias de masse après sa mort ?

Depuis l’essor du capitalisme global et des idéologies associées au néolibéralisme, il est devenu particulièrement important d’identifier les dangers de l’individualisme. Les luttes progressistes (contre le racisme, la répression, la pauvreté, etc.) sont vouées à l’échec si elles ne s’accompagnent pas du développement d’une conscience certaine de la promotion insidieuse de l’individualisme capitaliste. Alors même que Nelson Mandela a toujours insisté sur le fait que ce qu’il avait accompli était le fruit d’un effort collectif, mené avec tous les camarades qui ont lutté à ses côtés, les médias n’ont eu de cesse de l’ériger personnellement au rang de héros. Un processus similaire a tout fait pour dissocier Martin Luther King Jr. du grand nombre de femmes et d’hommes qui constituait le cœur du mouvement pour la liberté au milieu du XXesiècle. Il est essentiel de récuser et de résister à cette description de l’Histoire comme le succès de quelques héros, afin que chacun, aujourd’hui, puisse reconnaître son potentiel et le rôle qu’il peut jouer dans les combats toujours plus nombreux qui sont menés.

Que reste-t-il aujourd’hui du mouvement Black Power ? « Il est essentiel de récuser et de résister à cette description de l’Histoire comme le succès de quelques héros. »

Pour moi, le mouvement Black Power, ou ce que nous appelions à l’époque le Mouvement noir de libération, a été un moment précis de l’évolution de notre quête pour la liberté des Noirs. C’était, à de nombreux égards, une réponse à ce que nous percevions comme les limites du Mouvement des droits civiques : nous ne devions pas réclamer uniquement des droits légaux dans la société existante, mais aussi revendiquer des droits fondamentaux (logement, emploi, soins de santé, éducation, etc.) et remettre en question la structure même de la société. Toutes les demandes de ce genre (visant également l’enfermement sur bases racistes, la violence policière et l’exploitation capitaliste) étaient résumées dans le programme en dix points du parti Black Panther. Même si des personnes noires ont conquis des positions hiérarchiques au niveau économique, social et politique (l’exemple le plus flagrant étant l’élection de Barack Obama en 2008), le racisme dont la grande majorité de la population noire est victime au niveau économique, carcéral et dans le système éducatif est bien plus important aujourd’hui qu’avant le mouvement des droits civiques. Les revendications du programme des Black Panther sont aussi pertinentes à l’heure actuelle, si ce n’est plus, que dans les années 1960 lorsqu’elles ont été formulées pour la première fois.

L’élection de Barack Obama a été très largement célébrée comme une victoire contre le racisme. N’était-ce pas là un écran de fumée qui a, pendant longtemps, paralysé la gauche et les Afro-Américains engagés dans la lutte pour l’émancipation ?

Les significations qui ont été données à l’élection d’Obama sont, pour la plupart, totalement fallacieuses. Tout particulièrement celles qui font de l’accession d’un homme noir à la présidence des États-Unis le symbole de la victoire sur le racisme. Je pense, cependant, que cette élection était importante en elle-même, étant donné que la plupart des gens – dont la majorité de la population noire – ne pensait pas possible, au départ, qu’une personne noire puisse un jour être élue à la tête de l’État. La jeunesse a vraiment créé un mouvement – qu’on pourrait même appeler un cybermouvement – qui a rendu l’impossible possible. Le problème est qu’ils n’ont pas alimenté cette puissance collective pour continuer à faire pression sur Obama et le pousser à prendre des mesures plus progressistes (contre l’incursion militaire en Afghanistan, pour le démantèlement de Guantanamo, vers la mise en place d’un meilleur régime d’assurance santé). Même si nous sommes critiques envers Obama, je pense qu’il est important de préciser que cela n’aurait pas été mieux avec Romney à la Maison Blanche. Ce n’est pas le bon président qui nous a fait défaut ces cinq dernières années, mais des mouvements populaires bien organisés.
rights © Library of Congress
Comment définiriez-vous le « féminisme noir » ? Quel rôle pourrait-il jouer dans les sociétés contemporaines ?

Le féminisme noir a émergé comme tentative théorique et pratique de démontrer que la race, le genre et la classe sont inséparables dans le monde social que nous constituons. Au moment de son apparition, il était régulièrement demandé aux femmes noires ce qui était le plus important à leurs yeux : le mouvement noir ou le mouvement des femmes. Nous répondions alors que ce n’était pas la bonne question. Ce qu’il fallait se demander était comment comprendre les points de jonction et les connexions entre les deux mouvements. Nous cherchons toujours aujourd’hui à comprendre la manière dont la race, la classe, le genre, la sexualité, la Nation et le pouvoir sont inextricablement liés, mais aussi le moyen de dépasser ces catégories pour comprendre les interactions entre des idées et des processus en apparence sans liens, indépendants. Mettre en avant les connexions entre les luttes contre le racisme aux États-Unis et celles contre la répression des Palestiniens par Israël est, dans ce sens, un procédé féministe.

Que pensez-vous de l’idée qui consiste à se désengager totalement du système des partis politiques et de rompre avec la démocratie dite « représentative » ? « Nous cherchons aujourd’hui à comprendre la manière dont la race, la classe, le genre, la sexualité, la nation et le pouvoir sont inextricablement liés. »

Je ne pense évidemment pas que les partis politiques existants puissent être nos principaux chevaux de bataille, mais je pense que nous pouvons utiliser l’arène électorale comme un terrain sur lequel nous organiser. Aux États-Unis, nous avons besoin, depuis longtemps, d’un parti politique indépendant, un parti des travailleurs, antiraciste et féministe. C’est sur cette base d’activisme que nous allons pouvoir construire de nouveaux mouvements radicaux.

Pourquoi demander aux populations arabes de se révolter alors que nous ne faisons rien, chez nous, pour changer nos propres institutions ?

En effet, peut-être devrions-nous inverser la demande : je pense qu’il est tout a fait justifié que les populations du monde arabe nous demande d’empêcher nos gouvernements de mettre en place et de soutenir des régimes répressifs, et tout particulièrement Israël. La soi-disante « Guerre contre la terreur » a fait d’inestimables dégâts dans le monde, parmi lesquels l’intensification du racisme anti-musulman aux États-Unis, en Europe et en Australie. Et nous, progressistes du « Nord global », n’avons certainement pas reconnu et assumé nos responsabilités dans la perpétuation des attaques idéologiques et militaires contre les populations du monde arabe.

Vous étiez dernièrement à Londres pour donner une conférence sur la Palestine, G4S [une entreprise britannique de services de sécurité] et le complexe industrialo-pénitentiaire : quelles sont les connexions entre ces trois thèmes ?

G4S a insidieusement profité des soi-disant menaces sécuritaires et des politiques sécuritaires imposées par les États pour s’infiltrer dans la vie des populations du monde entier, et plus spécialement en Grande-Bretagne, aux États-Unis et en Palestine. Cette société, qui est la troisième plus grande entreprise privée du monde derrière Walmart et Foxcomm, et le plus grand employeur privé du continent africain, a appris à profiter du racisme, des politiques anti-immigration et des technologies de sanction en Israël et partout dans le monde. G4S est directement responsable des conditions d’incarcération des prisonniers politiques palestiniens, des prisons en Afrique du Sud, de la nature quasi carcérale de certaines écoles aux États-Unis, du mur d’apartheid en Israël/Palestine et du mur de séparation sur la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Et, bizarrement, nous apprenons lors de cette rencontre à Londres, que G4S gère également des centres d’aide aux victimes d’agression sexuelle en Angleterre.

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© U.S. Air Force Photo – Staff Sgt. Jim Verchio

Vous dites souvent que le complexe industrialo-pénitentiaire s’apparente à de « l’esclavage moderne ». À quel point cette industrie est-elle rentable ?

 Comme elle est en continuelle expansion, le cas G4s en est la preuve, on peut supposer qu’elle l’est de plus en plus. Elle inclut maintenant, en plus des prisons privées (et publiques, qui sont plus privatisées qu’on pourrait le penser et de plus en plus soumises à la dictature du profit), les centres de détentions pour mineurs, les prisons militaires et les centres d’interrogation. Qui plus est, le secteur le plus rentable de l’industrie pénitentiaire est celui des centres de détention pour migrants. On peut alors comprendre pourquoi la loi anti-immigration la plus répressive, ici aux États-Unis, a été rédigée par des prisons privées, dont l’objectif explicite était de maximiser leurs profits.

Qu’est-ce que l’essor du complexe industrialo-pénitentiaire nous dit de notre société ?

L’accroissement inexorable du nombre de personnes incarcérées dans le monde et le développement des moyens toujours plus profitables qui permettent de les maintenir en captivité est une des illustrations les plus dramatiques des tendances destructrices du capitalisme global. Mais les bénéfices obscènes que génère l’incarcération de masse sont des corollaires de profits engendrés par les industries de l’éducation, de la santé et d’autres services qui devraient être, en réalité, accessibles à tous gratuitement.

Vous imaginez une société sans prisons : n’est-ce pas utopique ? Comment cela pourrait-il fonctionner et que mettez-vous en place sur le terrain pour faire accepter cette idée ?

Je suis convaincue qu’une société sans prison est réaliste et envisageable dans le futur, mais dans une société nouvelle basée sur les besoins de la population et non sur le profit. L’abolition des prisons est aujourd’hui perçue comme utopique justement parce que la prison et les idéologies qu’elle s’attache à véhiculer avec force sont totalement ancrées dans notre monde contemporain. L’utilisation de plus en plus massive de l’incarcération comme stratégie de détournement et l’accroissement du nombre de personnes emprisonnées aux États-Unis (environ 2,5 millions), empêchent de mettre en lumière et de traiter les problèmes sociaux fondamentaux (le racisme, la pauvreté, le chômage, le défaut d’éducation, etc.). La population finira par se rendre compte que la prison n’est qu’une fausse solution. Le plaidoyer pour l’abolition des prisons doit et ne peut se faire que dans un ensemble de revendications plus large incluant celles pour une éducation de qualité, la fin des discriminations à l’emploi, la gratuité des soins de santé et d’autres réformes progressistes. Cela participera à la promotion de la critique anticapitaliste et les initiatives vers le socialisme.

Dans une des séquences de The Black Power Mixtape, un documentaire sur les Black Panthers et le mouvement afro-américain, vous avez répondu, à un journaliste qui vous demandait si vous approuviez l’utilisation de la violence : « Me demander si j’approuve la violence n’a aucun sens. » Pouvez-vous développez ?

Je voulais mettre l’accent sur le fait que cette question sur la légitimité de la violence aurait dû être posée aux institutions qui avaient, et ont toujours, le monopole de la violence : la police, les prisons, l’armée. J’ai expliqué que j’avais grandi dans le sud des États-Unis, à une époque où le gouvernement permettait au Ku Klux Klan d’entreprendre des attaques terroristes contre les communautés noires. J’étais en prison en ce temps-là, injustement accusée de conspiration, kidnapping et meurtre. J’étais devenue la cible privilégiée de violences institutionnelles et on ne demandait qu’à moi si j’approuvais la violence. Très bizarre… Je voulais aussi mettre en lumière que militer pour un changement révolutionnaire n’était pas en premier lieu une question de violence mais consistait à s’attaquer à des problématiques de fond, comme l’amélioration des conditions de vie des personnes les plus pauvres et des personnes de couleur.

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1968, © Stephen Shames

Nombreux sont ceux qui pensent encore que vous faisiez partie des Black Panthers — certains sont même convaincus que vous en étiez l’une des fondatrices. Pouvez-vous nous expliquer quelles étaient vos relations avec ce mouvement à l’époque et le rôle que vous avez joué ?

Je n’étais pas un des membres fondateurs du parti des Black Panthers. J’étudiais en Europe quand le parti a été créé en 1966. Après avoir rejoint le Parti Communiste, je suis également devenue membre des Black Panthers et ai travaillé avec une des branches de l’organisation à Los Angeles en tant que responsable de l’éducation politique. Un jour, les leaders du parti ont décidé que les membres des Black Panthers ne pouvaient être affiliés à aucune autre organisation, alors j’ai choisi de poursuivre mon engagement avec le Parti Communiste, tout en continuant à soutenir et à collaborer avec les Panthers. Ils ont d’ailleurs été très actifs pour obtenir ma libération lorsque j’ai été incarcérée.

Vous parliez de « légitimité de la violence » ; cela renvoie à la situation en Palestine. On entend aujourd’hui la communauté internationale, les médias et le monde exiger des Palestiniens l’arrêt de la violence comme précondition à des négociations. Exactement comme il avait été demandé aux leaders du mouvements pour les droits civiques ou aux Indiens d’Amérique. Qui impose cette règle qui veut que l’opprimé assure la sécurité de l’oppresseur ?

Mettre la question de la violence au premier plan permet de masquer les véritables problématiques qui font le coeur de la lutte pour la justice. Le même processus a été utilisé pendant la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud. Il est intéressant de noter que Nelson Mandela, qui a été sanctifié comme un des plus grands défenseurs de la paix de notre ère, figurait sur la liste des terroristes des États-Unis jusqu’en 2008. Les vraies problématiques de la lutte palestinienne pour la liberté et l’auto-détermination sont rendues invisibles par ceux qui, usant du terrorisme, portent la résistance palestinienne au même niveau d’horreur que l’apartheid israélien.

À quand remonte votre dernière visite en Palestine ? Quelle impression vous a-t-elle laissée ?

J’y suis allée en juin 2011 avec un groupe d’Indiens d’Amérique et de femmes de couleur, universitaires et activistes. La délégation comptait des femmes qui avaient grandi sous le régime d’apartheid en Afrique du Sud, dans le sud des États-Unis sous les lois Jim Crow et dans les réserves indiennes. Bien que nous étions déjà tous engagés dans le mouvement pour la justice en Palestine, nous avons été profondément choqués par ce que nous avons vu et avons décidé d’encourager nos différents groupes à rejoindre le mouvement BDS et à intensifier la campagne de lutte pour une Palestine libre. Certains d’entre nous ont plus récemment réussi à faire passer une résolution exhortant l’American Studies Association à participer au boycott académique et culturel d’Israël. D’autres ont œuvré pour le passage d’une résolution par la Modern Language Association visant à censurer Israël pour avoir refusé l’entrée en Cisjordanie à des universitaires qui voulaient faire des recherches et dispenser des cours dans des universités palestiniennes.

Il existe de nombreux moyens de résistance pour les populations opprimées — la loi internationale stipulant même qu’il est possible de résister par la lutte armée. Aujourd’hui, le mouvement de solidarité palestien a pris le chemin de la résistance non-violente. Est-ce, selon vous, la bonne route ?

Les mouvements de solidarité sont, par nature, non-violents. En Afrique du Sud, alors même q’un mouvement de solidarité international s’organisait, l‘ANC et le SACP en sont venus à la conclusion qu’il leur fallait une branche armée : Umkhonto we Sizwe. Ils avaient tout à fait le droit de prendre cette décision. De la même manière, c’est aux Palestiniens de définir quelles méthodes ils pensent les plus à même de les conduire à la victoire. En même temps, il est clair que si Israël se retrouve isolé économiquement et politiquement, comme tente de le faire la campagne BDS, il ne pourra pas continuer de développer son régime d’apartheid. Si nous, aux États-Unis par exemple, pouvions forcer Obama à cesser de donner 8 millions de dollars par jour à Israël, nous ferions un grand pas vers la fin de l’occupation israélienne.

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© Thomas Diego Badia

Vous faites partie d’un comité pour la libération de Marwan Barghouti et tous les prisonniers politiques. Pourquoi est-ce une priorité à vos yeux ?

Il est essentiel que Marwan Barghouti et tous les prisonniers politiques incarcérés dans les prisons israéliennes soient libérés. Marwan Barghouti a passé plus de deux décennies derrière les barreaux. Sa situation est d’ailleurs tout a fait symptomatique de l’expérience de la plupart des familles palestiniennes dont au moins un membre a été emprisonné par les autorités israéliennes. Il y a actuellement plus de 5000 prisonniers palestiniens et nous savons que depuis 1967, 800 000 Palestiniens, soit 40 % de la population masculine, ont été incarcérés par Israël. Demander la libération de tous les prisonniers politiques palestiniens est un élément essentiel des revendications pour mettre fin à l’occupation.

Lors d’une conférence à Londres, en octobre 2013, vous avez déclaré que la question palestinienne devait se globaliser, qu’elle était une problématique sociale que tous les mouvements luttant pour la justice devaient inscrire dans leur programme. Que vouliez-vous dire par là ?

Tout comme le combat contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud a fini par devenir une des préoccupations premières d’une grande majorité des mouvements de lutte pour la justice dans le monde, la question palestinienne doit devenir la priorité de tous les mouvements progressistes aujourd’hui. On a eu tendance à considérer la Palestine comme une question à part et, malheureusement, souvent marginale. Le moment est venu d’encourager tous ceux qui croient en l’égalité et la justice à se joindre à la lutte pour libérer la Palestine.

Que répondez-vous si l’on vous dit : le combat est sans fin ?

Je dirais que nos luttes murissent, grandissent, produisent de nouvelles idées, font surgir de nouvelles problématiques et de nouveaux terrains sur lesquels nous devons mener notre quête de liberté. À l’instar de Nelson Mandela, nous devons avoir la volonté d’entreprendre la longue marche vers la liberté.

Source: Revue Ballast




Tribunal Russel pour la Palestine et BDS

Une conséquence cruciale des conclusions du TRP est le soutien au développement de la Campagne BDS – c’est-à-dire de Boycott, Désinvestissement, Sanctions contre Israël jusqu’à ce que cet Etat se conforme au droit international.
Le TRP a caractérisé la politique israélienne comme étant une politique d’apartheid et donc sujette aux sanctions ciblant tout régime d’apartheid.
Dans la synthèse des conclusions de sa troisième session, qui a eu lieu en Afrique du Sud à Cap Town entre les 5 et 7 novembre 2011 le Tribunal exhorte explicitement : « la société civile mondiale (y compris tous les groupes et individus qui travaillent de leur mieux en Israël et en territoire palestinien occupé pour lutter contre le système de domination raciale qui y règne) à reproduire l’esprit de solidarité qui a contribué à mettre fin à l’apartheid en Afrique du Sud, notamment en conscientisant les parlements nationaux par rapport aux conclusions de ce Tribunal et en soutenant la campagne de Boycott, de Désinvestissement et de Sanctions (BDS) »

Cette déclaration est renouvelée à plusieurs reprises dans les conclusions finales formulées à Bruxelles.

Ainsi dans une partie intitulée « Futures actions et pistes pour l’avenir. Les initiatives de la société civile » nous pouvons lire :

« Le Tribunal renouvelle son soutien et se félicite de la campagne BDS, qui doit s’intensifier au sein de l’Union européenne et s’étendre à d’autre Etats, organisations régionales et institutions intergouvernementales »

Et plus loin :

« Le Tribunal promeut l’idée d’un partenariat entre les organes de l’ONU et la société civile afin de faire pression sur Israël sur les questions de BDS en s’inspirant directement de l’expérience du mouvement anti-apartheid en Afrique du Sud dans les années 1970, 1980 et 1990 »

Tout ceci me conduit à vous donner des précisions sur l’histoire, les fondements et le contenu du mouvement BDS, puis à vous expliquer que la Campagne BDS ça marche, et qu’il faut donc persévérer dans cette voie.

La campagne BDS a été lancée le 9 juillet 2005 par plus de 170 associations de la société civile palestinienne un an après la condamnation par la Cour Internationale de Justice du Mur dit de Séparation, condamnation restée sans suite.

Ces associations déclarent :

« Nous, représentants de la Société civile palestinienne, invitons les organisations des sociétés civiles internationales et les gens de conscience du monde entier à imposer de larges boycotts et à mettre en application des initiatives de retrait d’investissement contre Israël tels que ceux appliqués à l’Afrique du Sud à l’époque de l’Apartheid. Nous faisons appel à vous pour faire pression sur vos états respectifs afin qu’ils appliquent des embargos et des sanctions contre Israël. Nous invitons également les Israéliens honnêtes à soutenir cet appel, dans l’intérêt de la justice et d’une véritable paix. Ces mesures de sanction non-violentes devraient être maintenues jusqu’à ce qu’Israël honore son obligation de reconnaître le droit inaliénable des Palestiniens à l’autodétermination et respecte entièrement les préceptes du droit international»

Puis ces associations de la société civile palestinienne énoncent les 3 objectifs du mouvement BDS :
« 1. Mettre fin à l’occupation et à la colonisation de toutes les terres arabes et démanteler le Mur ;

A ce premier objectif s’est ajouté depuis 2005 l’exigence de mettre fin au blocus de Gaza.
2. Reconnaître les droits fondamentaux des citoyens arabo-palestiniens d’Israël à une égalité absolue ; et
3. Respecter, protéger et favoriser les droits des réfugiés palestiniens à revenir dans leurs maisons et propriétés comme stipulé dans la résolution 194 de l’ONU »

La campagne se développe dans de nombreux pays (en Europe, en Amérique, au Japon, au Maroc, etc), y compris en Israël où le mouvement « Boycott from Within » (Boycott de l’intérieur), bien que très minoritaire, apporte une aide précieuse à la Campagne BDS.

Elle a pris son essor en France depuis l’opération « Plomb durci » contre le peuple gazaoui au cours de l’hiver 2008-2009. Le site de la Campagne BDS France est : www.bdsfrance.org

La campagne se déploie selon plusieurs axes, comme c’était le cas du boycott de l’Afrique du Sud : les boycotts économique, sportif, universitaire et culturel.

Le boycott économique appelle les consommateurs ou n’importe organisme à ne pas se rendre complices d’une politique de violation du droit international et des droits humains en achetant des produits israéliens, qu’ils viennent des colonies de Cisjordanie ou du territoire israélien dans les frontière de 1967. Il vise aussi certaines sociétés non israéliennes qui participent directement à la répression du peuple palestinien.

Parmi l’ensemble de ces cas, citons les campagnes qui ciblent les entités suivantes :

  • la société Mehadrin, exportatrice de produits agricoles israéliens souvent issus des colonies,

  • les magasins Séphora qui commercialisent les produits de beauté Ahava issus de la Mer Morte,

  • la société qui commercialise les produits Sodastream (dont le gazéificateur),

  • Keter (qui fournit du petit matériel d’équipement),

  • les médicaments génériques TEVA (pour lesquels il est régulièrement fait une publicité sur France Info),

  • la société anglo-danoise G4S qui équipe les prisons israéliennes de son matériel dit de sécurité,

  • la société américaine Caterpillar, qui participe à la destruction du patrimoine palestinien et est complice de l’écrasement par ses bulldozers de citoyens Palestiniens et aussi de la militante pacifiste Rachel Corrie.

D’autres campagnes visent à ce que des sociétés se désinvestissent de leurs partenariats complices de la politique coloniale israélienne.

Ainsi la société Orange, qui a conclu un partenariat avec l’entreprise israélienne Partner Communications, qui installe des antennes et relais sur des terres confisquées aux Palestiniens pour le seul bénéfice de l’armée ou des colons. Ainsi aussi Veolia qui gère une déchetterie au service des colons et a d’importants projets d’investissements en Israël.

Venons-en à présent au boycott sportif, pour attirer l’attention sur le fait qu’il dénonce notamment la politique israélienne qui consiste à empêcher le peuple palestinien de pratiquer librement les sports et à se doter des moyens nécessaires, et qui consiste aussi à emprisonner arbitrairement des joueurs récalcitrants.

Les boycotts universitaire et culturel visent quant à eux des initiatives sponsorisées par l’Etat d’Israël. Nous nous adressons aussi aux artistes qu’Israël invite à des festivals pour avoir l’air d’être un Etat très ouvert à tous les courants culturels, et nous les exhortons à ne pas accepter de servir de caution morale destinée à blanchir Israël de ses crimes. Des responsables israéliens de haut niveau avouent d’ailleurs eux-mêmes que la culture leur est très utile pour leur propagande.

BDS remporte d’importants succès, et particulièrement au cours de la dernière période.

Signalons la faillite en 2011 de l’entreprise d’exportation de produits agricoles Agrexco, les grosses pertes de marchés pour les entreprises Alstom, qui a construit le tramway reliant Jérusalem à des colonies, et Veolia, dont le cours de l’action a chuté, la crise de la banque franco-belge Dexia qui participe au financement des colonies …

D’importantes sociétés de fonds de pension se désinvestissent de sociétés israéliennes travaillant pour l’occupation, et récemment PGGM, la plus grande société de gestion de fonds de pension des Pays-Bas, a décidé de retirer l’ensemble de ses investissements de cinq grandes banques d’Israël. En Grande Bretagne, Hollande et Suisse des directions de grandes surfaces ont décidé de retirer de leurs étalages les produits des colonies, se conformant ainsi à l’esprit des lignes directrices de l’Union Européenne, aussi nommées « guidelines » entrées en application le 1er janvier 2014 et visant à proscrire tout financement et toute subvention aux sociétés travaillant pour les colonies.

Vivens, le plus gros fournisseur d’eau potable des Pays-Bas, a depuis peu mis fin à sa coopération avec Mekorot, la compagnie nationale d’eau israélienne.
Dans des pays tels que l’Afrique du Sud, la Norvège, la Grande Bretagne, les Pays Bas, de très importantes fédérations syndicales renoncent aux services et aux contrats avec des firmes internationales complices de l’occupation, telles que Veolia et G4S.
D’importantes universités ont également rompu leurs relations, notamment en Afrique du Sud ou même aux Etats-Unis. Récemment l’une des principales institutions universitaires américaines, l’American Studies Association (ASA) a invité tous ses membres à couper toutes relations de nature institutionnelle avec les universités israéliennes.Diverses églises importantes se réclamant de divers courants religieux appellent aussi à BDS.

La Campagne BDS jouit également du soutien d’artistes de renom international, qui sont de plus en plus nombreux à refuser ou à annuler des tournées en Israël, d’intellectuels et de personnalités publiques jouissant d’une grande influence, dont des membres ou des parrains du Tribunal Russell : Desmond Tutu, Roger Waters des Pink Floyds, Naomi Klein, Alice Walker, Judith Butler, John Berger, Ken Loach, Angela Davis, le cosmologue Stephen Hawking qui a refusé de participer à une conférence de haut niveau en Israël …

Avant de conclure sur les perspectives du mouvement BDS, je veux signaler 2 questions importantes qui mobilisent la Campagne BDS France, questions que je ne développerai pas pour ne pas dépasser le temps qui m’est imparti.

La première c’est notre engagement actif contre le KKL, ou Fonds National Juif, qui est un organisme paraétatique israélien qui est depuis plus d’un siècle le fer de lance de la dépossession du peuple palestinien. Les dons à l’antenne française du KKL bénéficient d’une déductibilité d’impôts, cet organisme se faisant passer pour une association d’intérêt général, écolo et de bienfaisance, et nous sommes actuellement mobilisés contre le projet du KKL France de tenir le 2 février prochain une grande journée de propagande au Palais Brongniart à Paris.

La seconde question est que la France est le seul pays où des militants de la Campagne BDS sont poursuivis en justice, ce qui est conforté par la circulaire Alliot Marie, qui assimile les actions de sensibilisation à BDS à des appels à la discrimination raciale. Nous exigeons, avec de nombreuses associations, le retrait de cette circulaire et la relaxe des militants poursuivis, ce que d’ailleurs de nombreux juges comprennent.

Et je tiens à souligner que cette situation ne nous empêche pas de développer le mouvement BDS et ne fléchit pas notre détermination.

Quelles sont les perspectives du mouvement BDS ?

L’économie israélienne est certes encore forte, notamment pour ce qui concerne la vente de matériel à usage répressif, testé sur le peuple palestinien, mais la Campagne BDS progresse inexorablement. Elle entre en résonance avec d’autres causes, notamment l’antiracisme, les mouvements anti-guerre, les mouvements pour la justice sociale. Elle est porteuse de valeurs universelles.

Ce n’est pas sans raison que Netanyahou le premier ministre israélien, et d’autres ministres de ce pays ont déclaré que le mouvement BDS est une menace stratégique pour Israël. Il est significatif aussi qu’une centaine de grands patrons israéliens, redoutant le succès des appels au boycott, lancent un appel pour la paix avec les Palestiniens. Quand de son côté Omar Barghouti, co-fondateur de la Campagne BDS, pose la question « L’année 2014 verra-telle un tournant décisif pour la Campagne BDS ? », nous accueillons ce propos avec optimisme.

L’année 2014 a été déclarée année de la Palestine par décision de l’ONU. Nous veillerons à ce qu’elle soit en même temps l’année de BDS. Les régimes d’apartheid ne durent pas jusqu’à la fin des temps. L’Etat d’Israël fait et continuera de tout faire pour essayer de réduire le développement de BDS et pour vider de leur substance des mesures telles que les lignes directrices de l’Union Européenne.

Nous continuerons de nous y opposer résolument. Nous continuerons nos activités militantes avec enthousiasme, parce que les droits des peuples et la vraie justice sont de notre côté.

L’apartheid a été vaincu en Afrique du Sud, il le sera aussi en Palestine et Israël !

Jean-Guy Greilsamer, militant de la Campagne BDS France

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Campagne de BDS contre Israël : l’année 2014 verra-t-elle un tournant décisif ?

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Il est à la fois curieux et surprenant de constater qu’Israël se sente vulnérable alors qu’il se trouve au sommet de sa puissance économique et militaire, notamment en matière de nucléaire. Cette fois, l’ironie veut que la menace provienne d’un mouvement non-violent ancré dans le droit international et dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Au mois de juin de cette année, le Premier Ministre israélien Benyamin Netanyahu a en effet déclaré que le mouvement mondial de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS), dirigé par les Palestiniens, représente une « menace stratégique » pour le régime israélien d’occupation, de colonisation et d’apartheid. Pour cela, Netanyahu a décidé de confier la responsabilité totale de la lutte contre le BDS au Ministre des Affaires Stratégiques.

Cette évolution spectaculaire reflète l’échec de « Brand Israel », une campagne israélienne bien huilée menée par le Ministre des Affaires Étrangères depuis le lancement du mouvement BDS en 2005, et dont la stratégie consistait à utiliser la culture comme instrument de propagande en faisant appel à des artistes et des écrivains israéliens dans l’objectif de présenter au monde entier une « meilleure image d’Israël. »

C’est en effet grâce aux gens de conscience depuis les quatre coins du monde, qui ont compris qu’on pouvait mettre fin à l’impunité d’Israël au moyen d’une résistance populaire en Palestine même et associée à une pression et responsabilité internationale à la fois efficace, moralement cohérente et permanente.

C’est cette prise de conscience qui a donné un grand élan aux campagnes de BDS. Plusieurs de ceux qui étaient jusqu’ici des partisans et des sympathisants d’Israël ont fini par s’en éloigner à cause, entre autres, 1) du brutal blocus israélien sur la Bande de Gaza, 2) de la construction sauvage de colonies illégales et du mur de séparation en Cisjordanie occupée, 3) de sa « stratégie de judaïsation » à Jérusalem, en Galilée, dans la Vallée du Jourdain et dans le Naqab (Le Néguev), comme démontré par des rapports officiels de l’ONU 4) de l’adoption de nouvelles lois racistes, et enfin 5) du déni des droits des réfugiés.

Il convient donc de considérer que les succès du mouvement de BDS au cours des dernières années seraient le facteur qui a ébranlé le régime Israélien. Le soutien en décembre 2012 du Congrès National Africain (The African National Congress) ; le soutien au BDS et l’annulation d’évènements qui devaient inclure les noms d’artistes et de groupes de musique de renommée mondiale ; la décision prise par l’éminent scientifique Stephen Hawking et qui consistait à appliquer le boycott et à annuler sa participation à une conférence à l’Université Hébraïque ; et la dernière vague de résolutions en faveur du boycott adoptées par des associations universitaires US, sont des éléments qui conforte l’analyse selon laquelle le mouvement de BDS atteindra bientôt le niveau de la mobilisation internationale contre l’apartheid en Afrique du sud.

Quant à sa position aux yeux de l’opinion publique mondiale, il faut reconnaitre que la réputation d’Israël s’est quelque peu érodée depuis un certain temps déjà. Deux facteurs majeurs en sont la cause. Il s’agit, premièrement, de la force morale du mouvement de BDS, y compris sa composante israélienne anticolonialiste cruciale. Et en second lieu, le changement politique israélien qui s’est clairement orienté vers l’extrême droite. Dans un sondage réalisé en 2013 par la BBC, les résultats ont fait ressortir la concurrence entre Israël et la Corée du Nord, perçus par la grande majorité des personnes en Europe et ailleurs, comme le troisième ou le quatrième des pires pays au monde.

Qu’est-ce que la campagne de Boycott, Désinvestissement et Sanctions ?

Le 9 juin 2005 a été le jour où l’appel au BDS était pour la première fois lancé par une alliance de plus de 170 organisations palestiniennes : syndicats, réseaux de réfugiés, ONG et associations locales. Le message transmis ce jour était un appel aux organisations de la société civile internationale et aux gens de conscience, afin qu’ils « imposent un boycott général et mettent en place des initiatives de désinvestissement contre Israël, emboitant ainsi le pas aux mesures appliquées en Afrique du Sud durant la période où sévissait l’apartheid. »

Plus précisément, le BDS appelle à la fin de l’occupation israélienne des territoires palestiniens et arabes occupés depuis 1967, avec le démantèlement du mur et des colonies, la fin du système israélien de discrimination raciste contre ses citoyens palestiniens et le droit au retour inhérent et reconnu par l’ONU des réfugiés Palestiniens dans leur terre d’origine.

Ces trois droits fondamentaux correspondent aux trois composantes majeures du peuple palestinien : les citoyens de la Bande de Gaza et de la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est (38% de la population palestinienne d’après des statistiques de 2011), ceux du territoire de 1948 qui vivent sous le régime d’apartheid israélien (12%) et ceux de la diaspora, en exil (50%). Plus de deux tiers des Palestiniens ont le statut de réfugiés ou sont des personnes déplacées à l’intérieur de leur pays.

Agir et s’imposer avec diplomatie et délicatesse

Pour Desmund Tutu, Roger Waters, Naomi Klein, Alice Walker, Judith Butler, John Berger, Ken Loach, Angela Davis, Arundhati Roy, Marcel Khalife et Aijaz Ahmed – personnalités publiques jouissant d’une forte influence – la conclusion est on ne peut plus claire : c’est la même lutte menée en Afrique du sud du temps de l’Apartheid qui doit être suivie aujourd’hui. En effet, le mouvement de BDS est absolument indispensable pour obliger Israël à respecter ses obligations en vertu du droit international.

En faisant appel aux gens de conscience, partout dans le monde, afin d’aider à mettre fin au système israélien d’oppression à trois facettes, le mouvement de BDS n’entend pas solliciter une action héroïque mais plutôt l’accomplissement et le respect d’une profonde obligation morale qu’est le renoncement à la complicité dans l’oppression.

Chaque année, les pays occidentaux, à l’instar des États-Unis et de l’Allemagne offrent des milliards de dollars à Israël, sans oublier le commerce militaire lucratif. De ce fait, les contribuables de ces pays occidentaux subviennent aux violations israéliennes du droit international pendant que leurs programmes sociaux domestiques subissent des coupes sombres, que le chômage atteint des niveaux alarmants et que l’environnement se fait massacrer et détruire. Tirer un trait sur la complicité avec les crimes israéliens ne joue pas en faveur du peuple palestinien seulement, mais il conviendra sans nul doute aux « 99% » des personnes aux quatre coins du monde qui luttent contre une guerre perpétuelle et pour une justice socio-économique.

S’appuyant sur son influence mondiale, le mouvement de BDS dirigé par la principale coalition dans la société civile palestinienne, le BNC [BDS National Committee] enregistre une percée à travers le monde, couronnée par d’importantes victoires.

Quelques jours auparavant, The American Studies Association [l’Association des Études Américaines] a adopté le principe du boycott universitaire d’Israël avec un ratio de soutien stupéfiant de 2:1 de l’ensemble de ses membres. En avril, The Association for Asian-American Studies [L’Association pour les Études Asiatiques Américaines] est devenue la première instance universitaire américaine à adopter le boycott d’Israël. Dans la même période, The Federation of French-Speaking Belgian Students (La Fédération des Étudiants Belges Francophones) qui compte 100 000 membres a également adopté le boycott des institutions universitaires israéliennes, tout comme le Syndicat des Enseignants Irlandais. En mars 2011, l’Université de Johannesburg a rompu des liens avec l’Université Ben Gourion à cause des violations des droits de l’homme.

Pour leur part, les Conseils d’Étudiants à travers plusieurs universités nord-américaines, dont l’Université de Californie, Berkeley, ont opté pour le désinvestissement de toutes les sociétés qui tirent profit de l’occupation israélienne.

Une liste de plus en plus longue

A travers des millions de membres – originaires, entre autres, d’Afrique du sud, de Grande-Bretagne, d’Irlande, d’Inde, du Brésil, de Norvège, du Canada, d’Italie, de France, de Belgique et de Turquie – ce sont les principales fédérations syndicales internationales qui ont apporté leur soutien au mouvement de BDS

Veolia qui est une société complice avec l’occupation israélienne, a perdu ou a dû se retirer d’appels d’offres qui valent des milliards de dollars, principalement en Suède, en Grande-Bretagne, en Irlande et maintenant aux États-Unis.

Le militantisme du BDS en Norvège, en Afrique du Sud, au Parlement Européen et dans plusieurs Universités Britanniques et ailleurs, a pu frapper G4S, la plus grande société de services de sécurité à l’échelle mondiale. L’entreprise fait actuellement face à d’importants échecs tout à fait significatifs résultant de son implication dans les prisons israéliennes où des détenus Palestiniens, notamment des enfants se font torturer. Elle est également impliquée dans plusieurs projets qui enfreignent le droit international.

En Grande-Bretagne, la cinquième plus grande chaîne de supermarché Co-op a adopté la politique de boycott des sociétés qui opèrent dans les Territoires Palestiniens Occupés.

L’an dernier, The United Methodist Church [L’Église Méthodiste Unie] a appelé au boycott des produits en provenance des colonies israéliennes. Une décision suivie par l’Église Presbytérienne Américaine et l’Église Unie du Canada. L’Église Mennonite Américaine est allée encore plus loin en décidant de ne pas investir dans les entreprises impliquées dans l’occupation israélienne.

Pour sa part, le gouvernement néerlandais a publiquement « dissuadé » les entreprises de son pays à renoncer au business avec les entités israéliennes opérant dans les Territoires Palestiniens Occupés, ce qui a poussé la plus grande entreprise de construction aux Pays-Bas, Royal Haskoning DHV, à se retirer d’un projet de traitement des eaux usées avec la municipalité israélienne de Jérusalem-Est occupée. Dans le même contexte, l’entreprise publique des eaux Vitens a également résilié un contrat avec l’entreprise israélienne des eaux, Mekorot.

Il en va de même pour le gouvernement britannique qui a publié une directive sur l’implication des entreprises dans les colonies illégales israéliennes. Ces étapes suivent la publication des directives européennes contre le financement des projets et entités israéliens dans les Territoires Palestiniens.

Deutsche Bahn, la compagnie allemande des chemins de fer et qui est contrôlée par le gouvernement, s’est retirée d’un projet israélien qui empiète et confisque la terre palestinienne occupée. Des responsables du Ministère allemand des Affaires Étrangères ont informé des représentants de la société civile palestinienne qu’ils ont recommandé à toutes les institutions académiques allemandes d’éviter tout échange avec l’université d’Ariel, une colonie israélienne en Cisjordanie.

Il est vrai que la violente répression israélienne, sa politique de nettoyage ethnique et son blocus à l’encontre des Palestiniens augmentent jour après jour. Néanmoins, nous demeurons confiants et convaincus que nous surmonterons les obstacles et que nous vaincrons. Grâce au mouvement de BDS, aujourd’hui devenu mondial et ayant réussi à conquérir les cœurs et les esprits des peuples, il se pourrait bien que nous atteignons le point ou tout basculera.

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Omar Barghouti est militant Palestinien indépendant des droits de l’homme et membre fondateur du mouvement de BDS. Il est l’auteur de « Boycott, Divestment, Sanctions : The Global Struggle for Palestinian Rights, » (Haymarket : 2011).

Du même auteur :

- Le succès ultime d’Israël pourrait bien signer la fin de son régime colonial – 9 octobre 2013
- Le mouvement BDS expliqué – Pourquoi j’ai boycotté Israël – 28 février 2013
- A propos du soutien des juifs israéliens au régime d’apartheid en Israël – 25 octobre 2012
- BDS : Les Palestiniens veulent « toute la panoplie des droits » – 27 juin 2012
- BDS pour les droits des Palestiniens : « L’égalité ou rien ! » – 6 mai 2012
- BDS, des armes économiques pour relayer la politique – 31 décembre 2011
- Un criminel de la Haganah témoigne sur la Nakba – 30 décembre 2011
- Veolia toujours impliquée dans les violations israéliennes du droit international – 24 novembre 2011
- L’obstacle fondamental sur le chemin d’une solution à un État – 18 novembre 2011
- Ashton : l’attaque des colons contre la mosquée en Cisjordanie sape la paix au Proche-Orient – 12 septembre 2011
- Le dernier masque de démocratie tombe – 6 août 2011

22 décembre 2013 – Al Jazeera English – Vous pouvez consulter cet article en anglais à :
http://www.aljazeera.com/indepth/op…
Traduction : Info-Palestine.eu – Niha