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Omar Barghouti : De la liberté universitaire et du mouvement BDS

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Omar Barghouti – 14 décembre 2013

Intervenant juste après plusieurs succès spectaculaires de la Campagne palestinienne pour le boycott universitaire et culturel d’Israël (PACBI) et de ses partenaires ces derniers mois, la position prise à l’unanimité par le Conseil national de l’Association des Études américaines (ASA) approuvant le boycott universitaire d’Israël fournit une nouvelle preuve que le mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) est peut-être en train d’arriver à un point de basculement sur le campus des facultés et dans les associations universitaires. Déjà, le gouvernement israélien traite le mouvement comme une menace « stratégique » et le secrétaire d’État US John Kerry l’a qualifié de « danger existentiel » pour Israël.

Le boycott universitaire et culturel s’intègre dans le mouvement BDS, lequel représente la majorité écrasante de la société palestinienne et cherche à réaliser les droits fondamentaux des Palestiniens en vertu du droit international, en exerçant une pression efficace, mondiale, constante moralement sur Israël et toutes les institutions qui agissent de connivence avec lui dans ses violations du droit international, comme cela a été fait contre l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Comme Judith Butler l’a décrit, « Le mouvement BDS est devenu l’alliance moderne la plus importante appelant à mettre fin aux formes de citoyenneté basées sur la stratification raciale, insistant sur les droits à l’autodétermination politique de ceux dont les libertés fondamentales sont refusées ou indéfiniment suspendues, insistant aussi sur les moyens substantiels pour rendre leurs droits à ceux qui sont dépossédés par la force et/ou l’illégalité de leurs biens et de leur terre. »

Pour comprendre pourquoi la perspective d’un boycott par l’ASA a soulevé une si vive inquiétude dans l’establishment israélien et parmi les groupes de lobby pro-Israël, il nous faut examiner le contexte plus large de la montée de BDS dans le monde. Les dirigeants israéliens ont brillé par leur absence lors de la semaine de deuil pour Nelson Mandela en Afrique du Sud, ce qui a déclenché une tempête d’articles dans la presse sur la longue histoire de l’alliance d’Israël avec l’ancien régime d’apartheid. Ceci a profondément renforcé l’isolement d’Israël et le sentiment, surtout en Israël, que BDS semble de plus en plus près de franchir un seuil.

Les militants pour le boycott universitaire se souviendront de 2013 comme de l’année de nombreuses « premières » BDS. Il y a quelques jours, dans une lettre de soutien à l’ASA, le département des Études ethniques de l’université d’Hawaii est devenu le premier département universitaire en Occident à soutenir le boycott universitaire d’Israël. En avril, l’Association pour les Études asiatiques et américaines a approuvé le boycott universitaire, première association universitaire professionnelle des États-Unis à faire ainsi. Dans la même période, le Syndicat d’Irlande des enseignants a appelé, à l’unanimité, ses membres à « cesser toute collaboration culturelle et universitaire » avec « l’État d’apartheid d’Israël », et la Fédération belge des étudiants francophones (FEF), représentant 100 000 adhérents, a adopté « un gel de tous les partenariats universitaires avec les institutions universitaires israéliennes ». Cette année encore, des conseils d’étudiants de plusieurs universités nord-américaines, dont l’université de Californie de Berkeley, ont appelé au désinvestissement des sociétés tirant profit de l’occupation israélienne.

Que le BDS soit proche ou non d’arriver au point de basculement, il est difficile de nier que les récents développements de BDS ont conduit à une explosion de l’intérêt dans l’examen et la critique des aspects du régime d’occupation, de colonisation et d’apartheid d’Israël contre le peuple palestinien. Ils ont aussi ouvert un espace libre dont on avait cruellement besoin pour débattre du déni d’Israël des droits des Palestiniens, soulignant ce que la juriste, Noura Erakat, appelle « une morale de la contestation légitime ». L’appel à un boycott d’Israël et de ses institutions complices reste controversé aux États-Unis, mais il n’est plus un tabou.

Il y a ceux dans l’académie qui accuse ASA et les partisans de BDS en général de saper la liberté universitaire. Mais l’ASA défend « sans équivoque » la liberté universitaire et elle a mis en avant que le boycott « aide en réalité à l’étendre », principalement en faisant la promotion d’un débat sans entrave, rationnel, aux États-Unis et au-delà, sur l’oppression systématique d’Israël contre les Palestiniens et son déni de leurs libertés, dont la liberté universitaire. Certaines critiques du boycott aux États-Unis mentionnent même que les universitaires palestiniens, eux aussi, ont droit à la liberté universitaire.  Comme l’universitaire palestinienne basée aux États-Unis, Steven Salaita, le soutient, « le boycott cherche exactement à préserver la liberté universitaire par sa contestation des cultures punitives sur les campus qui sanctionnent les critiques contre Israël. »

Membre du Conseil national de l’ASA, Sunaina Maira, organisatrice clé de la Campagne US pour le boycott universitaire et culturel d’Israël, a avancé un argument convaincant qui fut largement absent de la couverture médiatique du boycott de l’ASA. La plupart des universitaires sont venus au soutien du boycott universitaire d’Israël en apprenant « ce que les universitaires et étudiants palestiniens doivent endurer, quotidiennement, et simplement pour se rendre à l’école, quand ils se frayent un chemin entre ces checkpoints… les nombreuses conditions qui obstruent leur accès à l’éducation » et en recherchant une « réponse de la société civile ».

Contrairement au boycott universitaire sud-africain, qui était un boycott « global » des universitaires et institutions, l’appel de PACBI cible explicitement les institutions universitaires israéliennes en raison de leur complicité, à des degrés divers, dans la planification, la mise en œuvre, la justification ou le blanchiment de l’occupation par Israël, sa discrimination raciale et son déni des droits des réfugiés. Cette connivence prend de nombreuses formes, depuis fournir systématiquement à l’establishment militaire et des renseignements une recherche qui leur est indispensable – sur la démographie, la géographie, l’hydrologie, et la psychologie, entre autres disciplines – jusqu’à tolérer, et souvent enrichir, le discours et les théories racistes et la recherche « scientifique ». Elle inclut aussi une institutionnalisation d’une discrimination à l’encontre des citoyens arabes palestiniens, avec parmi eux des universitaires et des étudiants ; la suppression de la recherche universitaire israélienne sur le sionisme et la Nakba ; et la construction d’installations et de dortoirs de campus sur le territoire palestinien occupé, comme l’université hébraïque l’a fait à Jérusalem-Est, par exemple.

Certains opposants au boycott universitaire peuvent encore arguer qu’il contrevient à la liberté universitaire car s’il veut être efficace, il ne peut que nuire aux universitaires dans leur personne. Que ce n’est qu’en exigeant des universitaires et étudiants israéliens un prix exorbitant, d’après leur argument, que le BDS peut les inciter, à son tour, à travailler pour briser les liens d’une complicité structurelle entre leurs institutions et le régime d’oppression. Cet argument confond les privilèges universitaires avec la liberté universitaire et par conséquent, il ne peut intégrer comment un boycott universitaire institutionnel peut fonctionner.

Les universitaires israéliens, en vertu du boycott, seraient toujours en mesure de poursuivre leurs recherches, enseignements, publications et participations dans les forums internationaux, sous réserve que ces activités n’impliquent aucun lien institutionnel entre les institutions israéliennes d’une part et les institutions internationales – et universitaires – d’autre part. Qu’ils soient confrontés aux conséquences du boycott est l’« inconvénient » quand ils doivent rechercher des financements internationaux indépendants pour couvrir leurs projets universitaires internationaux, au lieu de compter pour cela sur l’État d’Israël ou un financement institutionnel. Un isolement efficace des institutions universitaires israéliennes réduirait sans aucun doute certains privilèges que les universitaires israéliennes tiennent pour acquis, comme les généreuses subventions de voyage, mais il n’aurait aucune incidence sur leur liberté universitaire. Ces privilèges ne sont possibles, oublient-ils, qu’en raison des relations d’affaires lucratives de leurs universités avec l’université occidentale.

On ne peut en dire autant des universitaires palestiniens. Ceux-ci se voient refuser leurs droits fondamentaux, dont la liberté universitaire, et sont souvent soumis à l’emprisonnement, au déni de leur liberté de mouvement, même à des attaques violentes contre eux-mêmes ou leurs institutions. Si l’exercice du droit à la liberté universitaire est subordonné au respect des autres droits humains et à la garantie de ce que Butler appelle « les conditions matérielles pour exercer ces droits, » alors, manifestement, c’est la liberté universitaire des universitaires et étudiants palestiniens qui est gravement entravée, à cause de l’occupation et de la politique de discrimination raciale.

Cette confusion entre droit et privilège peut résulter d’une tendance dans l’académie américaine à faire fi des normes internationalement acceptées de la liberté universitaire et à avancer, à leur place, diverses définitions particulières, ou partir d’une propension à considérer la liberté universitaire comme un droit absolu.

La commission des Nations-Unies sur les droits économiques, sociaux et culturels (UNESCR) définit la liberté universitaire comme « la liberté des personnes à exprimer librement des opinions sur l’institution ou le système dans lequel elles travaillent, à remplir leurs fonctions sans discrimination ni crainte de répression par l’État ou tout autre acteur, à participer à des organismes universitaires professionnels ou représentatifs, et à jouir de tous les droits internationalement reconnus applicables aux autres personnes dans la même juridiction. » Rien dans le boycott du PACBI ne vient contredire cela.

Même si le boycott universitaire d’Israël ne réduit pas la liberté universitaire, les fondateurs de PACBI, en harmonie avec l’engagement profond du mouvement BDS envers les droits humains universels, ont invariablement affirmé que cette liberté ne devait pas être privilégiée comme supérieure aux autres droits humains. La Conférence mondiale de 1993 sur les droits humains proclame, « tous les droits humains sont universels, indivisibles… interdépendants et étroitement liés. La communauté internationale doit traiter les droits humains globalement d’une manière juste et égale, sur le même pied, et avec la même importance. »

Selon les Nations-Unies, la liberté universitaire elle-même, comme tout autre droit, n’est pas un droit absolu. La « jouissance de la liberté universitaire », selon l’UNESCR, s’associe aux « obligations fondamentales » pour garantir que les opinions contraires sont débattues de façon équitable et pour « les traiter tous sans discrimination sur l’une des raisons prohibées. » Cette équation droits-obligations est un principe général sous-jacent du droit international dans le domaine des droits humains. Quand les universitaires négligent ou abandonnent totalement de telles obligations, ils ne peuvent plus prétendre à ce qu’ils considèrent comme leur droit inhérent à cette liberté.

Ceux qui sont réticents, par principe, à soutenir un boycott ciblant expressément les institutions universitaires israéliennes alors que dans le passé, ils ont approuvé, ou même se battus pour son application,  un boycott universitaire bien plus radical contre les universitaires et les universités de l’Afrique du Sud de l’apartheid, ceux-là ont du mal à expliquer cette incohérence particulière.

Quant à ceux qui appellent à une application sélective du boycott universitaire contre les institutions dans les territoires palestiniens occupés, telle la faculté-colonie d’Ariel, ils viennent en fait à l’appui du boycott universitaire par l’abandon de leur opposition de principe à celui-ci. Si Ariel viole le droit international, alors c’est le cas de toutes les autres universités israéliennes, sans exception, comme il est facile de le démontrer. Pourquoi un deux poids deux mesures alors ?

Un nombre grandissant des universitaires à travers le monde se rendent compte aujourd’hui que toutes les institutions universitaires israéliennes doivent être boycottées jusqu’à ce qu’elles reconnaissent les droits du peuple palestinien, tels que stipulés dans le droit international, et qu’elles mettent un arrêt à leur complicité multifacettes à la violation de ces droits.

Nous pourrions bien assister à ce que j’appelle l’ « effet Stephen Hawking » : l’enracinement du BDS dans le courant universitaire international, rappelant pour beaucoup une étape importante dans la lutte contre l’Afrique du Sud de l’apartheid. Les universitaires et les éducateurs sont de plus en plus conscients de porter une obligation morale dans la défense de la justice et des droits égaux partout, et qu’ils doivent s’abstenir de prêter leur nom pour qu’ils soient utilisés par des régimes oppressifs pour camoufler l’injustice et les violations des droits humains. La résolution de l’ASA restera comme un exemple important dans cette encore longue, mais très prometteuse, marche pour la liberté, la justice et l’égalité.

http://www.thenation.com/article/177596/academic-freedom-and-bds-movement#

traduction : JPP pour BDS FRANCE

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